L’économie des plateformes peut être plurielle et diversifiée. A côté des plateformes dominantes qui captent la valeur créée par leurs communautés d’utilisateurs sans la redistribuer de manière équitable, qui définissent des standards et pratiques collaboratives de manière non-démocratique et n’apportent qu’une attention modérée au bien-être de leurs utilisateurs (travailleurs, contributeurs, consommateurs…), de nouvelles plateformes émergent, plus inclusives, élargissant leur gouvernance à leur communauté, favorisant des coopérations ouvertes et transparentes, ainsi qu’un juste partage de la valeur créée entre l’ensemble des parties-prenantes. Ces nouvelles pratiques proposent des hybridations de modèles, reposant sur les innovations du logiciel libre, sur les nouvelles formes de développement territorial autour des communs, sur les pratiques collaboratives de multiples communautés d’échanges et de production en pair à pair. Elles s’inscrivent dans une dynamique globale, promue notamment par le mouvement Platform Cooperativism, qui milite pour une (ré)appropriation des plateformes par leurs utilisateurs, que ce soit à travers le modèle coopératif classique ou des mécanismes innovants de démocratie organisationnelle. Cette démarche de pluralité de l’économie est portée depuis des années par les acteurs de l’économie sociale et solidaire (ESS) et ne demande qu’à être étendue à la transition numérique. Cependant, la liaison doit être construite dans la confiance, de façon concrète, pour que l’ESS elle-même puisse approfondir ses pratiques tout en portant à un niveau supplémentaire son projet de transformation sociale.

La Coop des Communs a ainsi lancé le projet Plateformes en Communs en décembre 2017 dans le but de développer une communauté de plateformes alternatives et de comprendre, articuler et renforcer l’émergence de ces nouvelles pratiques économiques et organisationnelles issues du numérique. Plateformes en Communs réunissait à l’été 2018 une quinzaine de plateformes dans son écosystème. Ces plateformes exercent dans des secteurs d’activités très éclectiques : Open Food France (circuit court alimentaire), Applicolis (livraison à vélo), Université du Nous (formation à la gouvernance partagée), Oiseaux de passage (hébergement et tourisme), Pwiic (échanges de biens et services en pair à pair), Coopcycle (livraison à vélo), Fairbooking (réservation d’hébergement), Singa (mise en relation entre réfugiés et bénévoles), France Barter (troc entre PME), Covoiturage Libre (covoiturage), Label Emmaüs (e-commerce), 1DLab (streaming culturel), Share.coop (achat immobilier), Au bord de l’eau (pêche).

Qu’elles soient des associations, coopératives, entreprises sociales à lucrativité limitée ou des communautés informelles conçues dans une logique de communs, ces différentes plateformes alternatives sont unies par une charte, conçue en collaboration permanente avec ces dernières. Cette charte s’articule autour de cinq axes : une gouvernance inclusive, un partage équitable de la valeur créée, une éthique de l’utilisation et du traitement des données, une production de communs, une inter-coopération entre les membres de la communauté.

Concernant leur gouvernance, les plateformes du réseau Plateformes en Communs s’engagent à demeurer ou à devenir des organisations démocratiques dirigées par leurs membres. Elles définissent la nature de leurs parties prenantes (utilisateurs, travailleurs, propriétaires, collectivités locales…) et adoptent des pratiques de gouvernance inclusives vis-à-vis de ces dernières. Elles recherchent, aussi souvent que possible, des mécanismes de décision horizontaux, collectifs et transparents.
En matière de partage de la valeur, les plateformes en communs peuvent être à but lucratif, non lucratif ou à lucrativité limitée mais elles doivent nécessairement organiser des formes de redistribution de leur valeur vers l’ensemble de leurs participants, tandis qu’une partie de la valeur doit être allouée au commun de la plateforme. Les plateformes s’engagent à assurer un cadre et des conditions protectrices pour leurs utilisateurs dans l’exercice de leur activité, et à mettre en place une rémunération équitable. Pour ce qui est de l’utilisation et du traitement des données, les plateformes de l’écosystème s’engagent à la transparence sur l’utilisation des données individuelles, recherchent de manière explicite le consentement libre et éclairé de leurs utilisateurs et les informent sur les objectifs de cet usage. Elles visent à la transparence sur les modes de fixation des prix et sur les conditions dans lesquelles elles collectent, notent, diffusent et transfèrent les données. Les données collectives des utilisateurs sont protégées, leurs conditions et pays de stockage précisés et les plateformes mettent en œuvre les moyens de compréhension de leurs contrats par les utilisateurs. Elles s’interdisent des changements unilatéraux de contrat et informent clairement les utilisateurs sur ces enjeux.

Par ailleurs, les plateformes doivent se concevoir elles-mêmes comme des communs au service de leur projet et de l’ensemble de leurs utilisateurs et salariés, et placer tout ou partie des communs et créations collectives réalisées sous licence libre ou à réciprocité renforcée. Pour finir, les plateformes en communs acceptent de mettre en place des échanges et mutualisations de pratiques et d’outils (statuts, logiciels, documentation du modèle économique…) permettant un co-développement et facilitant l’émergence de nouveaux projets. Elles participent par ce biais à la création d’un « commun des communs » avec divers degrés d’ouverture, de transparence et de partage – de sorte à protéger et étendre ces ressources à l’ensemble de la communauté.

Plateformes en Communs se définit comme une communauté apprenante, au sein de laquelle différents porteurs de projets de plateformes se fédèrent et s’entraident, accompagnés dans cette démarche par des acteurs engagés : militants de l’ESS, du logiciel libre et des communs, chercheurs, experts en droit, comptabilité… Outre les perspectives de mise en réseau et la constitution d’un contre-discours à l’ubérisation porté dans l’espace public par une voix collective, les plateformes membres de l’écosystème sont engagées dans un véritable processus de recherche-action collaborative, à travers lequel elles mettent à plat leurs modèles, difficultés et besoins afin de dégager des pistes d’actions ; au moyen d’outils ad hoc si nécessaire. Plateformes en Communs peut ainsi être considéré comme une fabrique à ressources au service de son écosystème ; des ressources gérées dans une logique de communs, suivant ici les principes de gouvernance ouverte et communautaire identifiés par la Prix Nobel d’économie Elinor Ostrom.

Depuis sa conférence inaugurale le 5 décembre 2017 à Paris, portant sur les “Pratiques collaboratives, l’ESS et les communs”, l’écosystème Plateformes en Communs a multiplié les chantiers. Le rôle du réseau a d’abord été de constituer, d’animer et de renforcer la communauté des plateformes. A cet effet, Plateformes en Communs a organisé plusieurs rencontres inter-plateformes pour permettre à ces dernières de faire connaissance et de développer des liens affinitaires. De sorte à maintenir la permanence des liens, le réseau s’est doté de différents espaces de communication dédiés (mailing list, site web, Slack) et d’un comité de pilotage afin d’animer et coordonner les projets, d’assurer la pérennité logistique et financière de la communauté, de répondre aux besoins des membres, de se charger de la communication et des relations extérieures.

Rapidement a émergé des rencontres des membres de Plateformes en Communs une volonté de constituer des groupes de travail réunissant plateformes, experts et chercheurs autour de thématiques spécifiques. De cette ambition sont nés trois groupes de travail, qui se sont réunis à échéances régulières durant tout le premier semestre 2018.

Le premier groupe de travail a porté sur les questions de statuts juridiques et de pratiques de gouvernance. Au fil des réunions ont été menées plusieurs réflexions, que ce soit sur les statuts juridiques les plus appropriés aux plateformes en communs ou sur la pertinence de créer des labels ou marques communes à ces plateformes. Un autre axe a consisté en un panorama des licences ouvertes et à réciprocité existantes (creative commons, peer production license, commons reciprocity license…), notamment via le retour d’expérience de La Fabrique des Mobilités. Ces échanges ont permis d’identifier des récurrences dans les modes de fonctionnement des plateformes du réseau : un recours fréquent au statut juridique de Société Coopérative d’Intérêt Collectif (SCIC), permettant d’assurer une direction de la plateforme par différents collèges de sociétaires ; des outils et processus innovants de gouvernance de communautés élargies : prises de décision par consentement, usage du logiciel de prise de décision Loomio, recours à des chartes ou des “community pledge” pour encadrer les pratiques et valeurs des utilisateurs de la plateforme ; une constitution de certaines plateformes sur un mode fédératif, avec une structure parapluie porteuse du logiciel puis une utilisation décentralisée de ce dernier par des structures partenaires, souvent au moyen de licences.
Le deuxième groupe de travail a porté sur les modèles économiques et les modes de financements des plateformes en communs. Parmi les réflexions menées, une séance dédiée à la notion de réciprocité dans les communautés ouvertes, ainsi qu’un débat sur la pertinence et les modalités de la mesure de la contribution ; des réflexions également sur le juste prix sur les plateformes collaboratives, sur la valorisation des actifs immatériels des plateformes, sur des modalités alternatives de comptabilité (intégrant plus largement l’impact social et environnemental des plateformes dans leurs activités). Ces réflexions ont été bien aidées par la constitution d’un questionnaire adressé par des chercheurs à quelques plateformes-test portant sur leurs modèles économiques et leurs perspectives de financement, ainsi qu’une session collaborative de questions/réponses avec des structures d’investissement (France Active, CoopVenture). De la même manière que pour le groupe précédent, différents enjeux ont été identifiés au sein de la communauté : une difficulté à constituer des modèles économiques soutenables et notamment une peine à accéder aux fonds d’amorçage, dans une économie de plateformes ultra-concurrentielle où les investisseurs attendent généralement un fort retour sur investissement ; des controverses aussi sur la comptabilité individuelle de la contribution, et la mise en lumière de pratiques innovantes de financement telles que les dons des bénéficaires en “participation consciente”.

Un dernier groupe, enfin, a porté de manière plus opérationnelle sur les perspectives d’inter-coopération entre plateformes en communs et sur les possibilités de mutualiser un certain nombre de ressources techniques comme des logiciels libres, des données, des serveurs… Au terme de différentes séances au cours desquelles a notamment été présenté le projet Data Food Consortium visant à favoriser l’interopérabilité des données des opérateurs de circuits courts alimentaires, plusieurs enjeux ont été identifiés, comme la nécessité de répertorier l’existant en matière de logiciels libres appropriables par les plateformes, ou la volonté d’étendre la démarche d’interopérabilité à différents secteurs pour envisager des coopérations plus fluides entre plateformes en communs.

Suite à ces six premiers mois de recherche collaborative en groupes de travail, et face à l’agrandissement continu de la communauté, l’écosystème Plateformes en Communs a choisi à l’été 2018 d’entamer une seconde phase, davantage focalisée sur des projets opérationnels conduits de manière autonome par des membres volontaires. Ont ainsi débuté plusieurs ateliers. Un premier atelier consiste à trouver la ou les structurations juridiques adéquates pour les plateformes en communs et à élaborer un kit de statuts en lien avec des pratiques de gouvernances ouvertes. Un autre atelier vise à approfondir la réflexion sur les licences à réciprocité pour protéger les contenus créés sur les plateformes (dont la licence Coopyright, créée par le juriste Lionel Maurel, membre de Plateformes en Communs) et de penser leur mise en oeuvre concrète. Une troisième atelier ambitionne d’expérimenter des formes de comptabilité adaptées aux plateformes en communs, valorisant notamment les actifs immatériels ouverts et/ou mutualisés, et de tester avec quelques plateformes volontaires une comptabilité en trois capitaux (humain, naturel et financier). Un atelier explore pour sa part l’interopérabilité entre plateformes : à partir de l’identification des données des plateformes et de leurs besoins, l’idée est de pouvoir inventer de nouveaux services, de faire de l’open data et de créer des passerelles entre plateformes. Deux autres ateliers, sous forme d’inventaires, visent, pour l’un, à créer un annuaire de partenaires pour les plateformes du réseau (juristes, designers, experts en interopérabilité, en communication…), et, pour l’autre, à repérer, analyser et diffuser des outils et pratiques développées par des organisations de l’ESS pour leur gouvernance et leur gestion participative, outils particulièrement utiles lorsque le sociétariat devient nombreux et diffus.

Dans la perspective d’amplifier l’action entamée en France, Plateformes en Communs agit en lien avec les différents mouvements se positionnant sur l’invention de nouveaux modèles de plateformes à l’international, comme par exemple le Platform Cooperativism Consortium, des collectifs à Londres, Bruxelles, Berlin, des acteurs de la mairie de Barcelone engagés en faveur des communs numériques. La communauté se reconnaît également dans l’approche des « coopératives ouvertes vers les communs » portée par la P2P Foundation. Plateformes en Communs a elle-même a initié la création de CoCoMuns (« COmmons with COoperatives, MUNicipalities and UNionS »), un réseau européen de personnes physiques et morales issues d’organisations de différents secteurs (syndicats, coopératives de travailleurs autonomes, mouvement coopératif européen) et unis par leur volonté de transformer les pratiques en faveur de coopérations ouvertes, notamment par le biais de plateformes numériques.

De sorte à publiciser ses activités et se mettre en réseau avec d’autres mouvements oeuvrant pour des pratiques plus vertueuses au sein de l’économie numérique, Plateformes en Communs intervient également à de nombreux événements publics, tels que la conférence Platform Cooperativism à New York City (novembre 2017), le congrès du Réseau Européen des Villes pour l’Économie Sociale (juin 2018), le Forum des usages coopératifs de Brest (juillet 2018), la conférence Open 2018 à Londres (juillet 2018).

Ainsi, Plateformes en Communs vise à permettre aux plateformes alternatives qui composent son écosystème d’identifier, de s’approprier et de faire émerger, dans une démarche collective articulée autour de groupes de travail, rencontres et projets opérationnels, des outils et solutions adaptées aux pratiques de pair à pair dans un système coopératif. L’approche de Plateformes en Communs est de constituer cette boîte à outils (technique et informationnelle) comme un commun, appropriable à la fois par ses membres et par les acteurs partageant ses valeurs et permettant d’agir significativement et durablement pour une économie numérique éthique ; selon des modalités d’accès et de partage définies collectivement par ses contributeurs, dans l’esprit et les pratiques des communs. Au croisement de la fédération, du consortium et de la recherche-action, Plateformes en Communs est une communauté apprenante démocratique au service de ses membres.

Auteur : Guillaume Compain, pour Plateformes en Communs

Guillaume Compain est doctorant en sociologie à l’Université Paris-Dauphine. Ses recherches portent sur le mouvement des plateformes coopératives et plus généralement sur les initiatives expérimentant des pratiques démocratiques au sein d’organisations économiques ouvertes. Dans une perspective d’observation participante, il s’est engagé dans l’écosystème Plateformes en Communs, dont il est membre du comité de pilotage.

Après un passage au sein de l’entreprise sociale Sparknews, qui repère et diffuse les innovations sociales auprès des organisations et du grand public, Guillaume a été journaliste pour le magazine Socialter, avec lequel il continue de collaborer ponctuellement. Guillaume est également membre actif de Coexister, association d’éducation populaire réunissant des jeunes de différentes convictions en faveur du vivre-ensemble.